« Les Mots immigrés » d’Erik Orsenna et de Bernard Cerquiglini

Dans ce conte facétieux (120 pages) les auteurs imaginent que les mots qui ont été importés chez nous se mettent en grève. Impossible dès lors d’émettre le moindre message substantiel. Les « grévistes » racontent leur histoire, celle de la langue française. C’est ainsi que nous apprenons que les mots voyagent, que les mots français proviennent de 120 nations, et qu’il n’existe aucun mot qui puisse être qualifié de « mot souche ». Cet opuscule malicieux, éloge de la diversité, prend une résonance métaphorique dans une société qui voit la question de l’identité se généraliser.

« Une sortie honorable » d’Eric Vuillard

En Indochine colonisée, les grands industriels et les banquiers, avec la bénédiction des responsables politiques véreux de la Quatrième République, se sont considérablement enrichis, ceci au prix de la mort des ouvriers exploités dans les plantations d’hévéas, et de celle des soldats venus des colonies. Il est dorénavant temps de trouver une sortie honorable au conflit colonial qui se trouve dans une impasse. Comme dans l’Ordre du jour, la plume d’Eric Vuillard est acerbe, sa dénonciation de la corruption est virulente, ses portraits des puissants sont féroces.

« Connemara » de Nicolas Mathieu

Nous sommes en 2017. Elle, Hélène, 40 ans, transfuge de classe, d’origine populaire, aujourd’hui brillante cadre supérieure. Lui, 40 ans, Christophe, simple représentant, ex-gloire de hockey, ex-beau garçon dont les filles étaient amoureuses, il n’a jamais quitté son village. Pourront-ils vraiment se retrouver malgré leur différence actuelle de classe et de culture ? Le roman est politique, sociologique : qu’est-ce que la réussite ? Qu’est-ce qui vaut la coup dans la vie ? Un roman de la crise de la quarantaine hantée par l’adolescence et ses fêtes scandées par… l’hymne de Sardou.

« S’adapter » de Clara Dupont-Monod

Les pierres (oui, les pierres !) du mur de la cour narrent l’histoire d’une famille dans laquelle naît un enfant, dénommé « l’enfant », très lourdement handicapé. Le récit raconte les réactions des trois autres enfants de la famille. La première partie est consacrée à « l’aîné » protecteur, la seconde à « la cadette » rebelle, la troisième au « dernier », conciliateur, qui naît après la mort de « l’enfant ». Un récit très émouvant, qui évite toute sensiblerie. Un amour de la nature exprimé avec talent et poésie. Prix Landerneau et prix Goncourt des lycéens 2021.

« La Bibliomule de Cordoue » de Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau

Un roman graphique picaresque exceptionnel de 260 pages : un texte truffé d’humour, des dessins et des couleurs de qualité, une tranche bleue, un marque page doré. En 976, un vizir décide de brûler la bibliothèque de Cordoue pour satisfaire les religieux intégristes. Avec l’aide d’une esclave copiste, d’un voleur repenti et d’une mule têtue mais somme toute sympathique, un bibliothécaire eunuque décide de sauver le plus possible de livres menacés du bûcher. Cette BD « historique » est un réquisitoire intelligent et drôle contre l’obscurantisme et un plaidoyer touchant pour les savoirs diffusés par les livres.

« Le Grand Monde » de Pierre Lemaitre

Après sa trilogie Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines, qui couvre la période 1914-1939, Pierre Lemaitre avec Le Grand Monde ouvre une quadrilogie qui nous mènera jusqu’en 1989. 1914-1989 : tout le XXème selon les historiens. Ce premier roman est consacré à l’année 1948 : la France, engagée en Indochine, panse ses blessures de guerre. L’intrigue, centrée autour de la famille Pelletier, se déroule en 3 lieux : Beyrouth, Saïgon, Paris. Très élaborée, elle ménage quelques coups de théâtre, dont un époustouflant. C’est un très grand roman, remarquablement écrit.

« anéantir » de Michel Houellebecq

« anéantir », sans « a » majuscule, est le huitième roman, 736 pages, de Michel Houellebecq. Les scènes scabreuses y sont cette fois moins nombreuses qu’habituellement. L’intrigue se situe en 2027 en France. Le héros Paul Raison, un énarque pris dans la campagne électorale et dans des attentats orchestrés par les réseaux sociaux, redécouvre l’amour. C’est toute notre société, décadente, qui est analysée avec finesse par le romancier. L’amour, thème central, côtoie d’innombrables thèmes dont la mort. De nombreuses pages invitent à une relecture tant elles sont brillantes ! Du grand Houellebecq !

« La Plus secrète mémoire des hommes » de Mohamed Mbougar Sarr

En 2018, un jeune écrivain sénégalais veut retrouver la trace du « Rimbaud nègre », auteur d’un ouvrage « Le Labyrinthe de l’inhumain » paru en 1938 et qui a fait scandale. Le récit se déploie tout au long de l’Histoire du XXème siècle. De la France au Sénégal ou encore à l’Argentine, on passe d’une époque à l’autre et d’un narrateur à l’autre : la vérité est en effet plurielle. La culture occidentale se mêle aux cultures africaines. La construction savante, aux multiples références littéraires, se fait hymne à la littérature. Une lecture exigeante qui enthousiasmera les amateurs de littérature. Prix Goncourt 2021.

« Enfant de salaud » de Sorj Chalandon

Un roman ancré dans la vie du romancier. Ce dernier est trahi par son père mythomane, ce « salaud » qui n’a cessé de lui mentir sur son comportement lors de la seconde guerre mondiale. L’auteur découvre que ce père n’a cessé de changer de camp selon les rapports de force du moment. Sorj Chalandon journaliste enquête tout en assistant, son père présent dans la salle, au procès Barbie. L’auteur transmue ses « larmes » en « encre » au long d’un récit captivant qui narre la recherche désespérée et désespérante du père.

« Chevreuse » de Patrick Modiano

Dans son dernier roman Modiano, notre prix Nobel de littérature, fait du super Modiano. Le héros, Jean Bosmans, le double de l’auteur, est hanté par des personnes fantomatiques côtoyées lors de son enfance. Il se plonge dans ses souvenirs pour s’en affranchir. Cet ouvrage de 150 pages enchantera les « fans » de Modiano qui acceptent de se perdre dans les débuts de l’œuvre, telle une mémoire en quête du passé, pour trouver progressivement ses repères à mesure que la mémoire se fixe. Une prose époustouflante, comme toujours chez cet artiste !